Ariane Boulet

Artiste de la danse / Esprit communautaire / J’aime la musique, le jardinage, la poésie / J’étudie la doula pour les soins palliatifs et l’accompagnement en fin de vie , 34 ans  

Ariane est active en danse comme interprète, créatrice et co-directrice de l’organisme Je suis Julio. Interprète, elle plonge en studio et sur scène pour une vingtaine de créateurs depuis 2009. Elle créé et co-créé une dizaine d’œuvres filmiques, scéniques, in situ et performatives. En 2014, elle termine une maîtrise en danse où elle s’intéresse à la création en milieu de soins.
Depuis 2015, elle guide son projet-phare de visites dansées en CHSLD, intégrant la danse à un contexte de résidence d’habitation pour personnes en perte d’autonomie et en fin de vie.

Parmis toutes les questions qui habitent votre esprit en lien avec le vieillissement en ce moment, quelle est celle qui vous anime et que vous voudriez partager?

La transformation et la nuance dans notre perception de la maladie et du vieillissement, ainsi que d'apprendre à reconnaitre ce que les personnes âgées ont à offrir plutôt que ce de quoi elles ont besoin, dans une perspective multigénérationnelle.

En lien avec vos expériences, racontez nous un moment ou un événement significatif dans votre parcours de vie personnelle ou professionnelle qui a transformé votre perspective sur le vieillissement.

Depuis la fin de ma maitrise en danse, qui portait sur la création en milieu de soins, j'ai développé plusieurs projets pilotes à l'hôpital et en CHSLD. De 2017 à 2019 j’en suis venue à réaliser le projet dans son expression la plus simple. Mouvement de passage est une proposition dansée qui touche entre 20 et 50 résidents par visite. Deux danseurs et un musicien vont à la rencontre des résidents dans leurs chambres, au sein d’une déambulation dansée. On leur propose un contact singulier et sensible avec le corps, le mouvement et la créativité au cœur de leur quotidien en CHSLD. À chaque visite, nous créons pour chaque chambre une danse de l’instant à l’écoute du résident, qui s’inscrit dans une grande improvisation d’une heure trente. J’invite toujours les artistes à s’ancrer dans leur propre travail artistique pour créer une danse qui les inspire, pour que chaque visite soit une expérience artistique dont eux seuls connaissent le fil rouge. Selon le résident, il s’agit parfois d’une toute petite danse avec les yeux, de mains qui se caressent, ou d’improvisations complexes, dynamiques, virtuoses. D’une chambre à l’autre, un monde de différences peut être traversé. L’un des intérêts majeurs du projet Mouvement de passage est lié à la notion d’«expérience partagée». Nous avons pu observer de nombreux moments au cours desquels le résident a vécu, dans son rapport au danseur, des instants de réminiscence mnésique, des moments de lucidité, de conscience, des crises de larmes ou des éclats de rire, des changements de posture, d’ouverture des bras, d’ouverture des yeux, des mouvements conscientisés permettant la régularisation de mouvements stéréotypés. C’est une expérience assurément forte tant pour le résident que pour le danseur ou le musicien. Par ailleurs, la pertinence de la création en CHSLD est également liée à la déterritorialisation qu’elle fait vivre à l’artiste qui doit dépasser certaines limites et intégrer dans sa créativité de nouvelles références. Le projet s’adresse essentiellement aux résidents qui sont en perte d’autonomie et en fin de vie, car l’expérience est totalement différente avec ceux qui rationalisent, qui ont conscience d’eux-mêmes, qui mettent à distance l’expérience, qui sont encore dans la maison du langage. Comme la démence est généralement très présente en CHSLD, j’ai été moi-même surprise de constater au fil des visites dansées que, par exemple, de se présenter formellement avec des mots ne servait pas l’expérience, mais qu’un geste ou un regard habité transformait l’espace et le temps. Avec une présentation de type: “Bonjour, je m’appelle Ariane, je viens vous offrir un moment dansé”, je recevais l’incompréhension et une certaine anxiété liée au fait de ne pas comprendre. Avec une danse qui avait déjà été aperçue dans le corridor et qui s’approche avec bienveillance, joie, liberté, un contact se crée, une réponse directe, rien à faire que de s’apprivoiser et laisser un monde se construire autour de nous. À l’aube d’entrer dans une chambre, il s’agit essentiellement de se déposer, et de s’appuyer sur son expérience, pour laisser se déployer ce qui est déjà là.
 Il s’agit d’une expérience a priori tellement simple, mais qui soulève des enjeux complexes. Une des particularités du projet Mouvement de passage est de proposer une «expérience partagée»: on ne cherche pas à créer une relation à sens unique: le jeune qui revigore le vieux, le soignant qui le soigne, etc. Il s’agit plutôt de se rencontrer dans ce qu’on est aujourd’hui, à travers la danse. Et quoi que je sois plus jeune, je suis aussi dans mon propre vieillissement et curieuse de découvrir ce que la personne en face de moi connait du vieillissement, différemment de moi. Mais cette frontière binaire arrive très vite et il faut être vigilant comme danseur entrant en CHSLD pour «offrir», de ne pas se placer ou se laisser placer dans le rôle de la jeunesse en forme qui a le pouvoir de donner. Car il y a beaucoup à recevoir, à vivre, à contempler, dont notre fragilité, notre fatigue et notre propre vieillissement. Par ailleurs, il y a quelque chose de très subversif à proposer une expérience aussi simple, qui ne se situe pas dans le champ de l’utile, du pratique ou du fonctionnel. Une expérience simple car basée sur un savoir faire et un savoir être conscient et inconscient des artistes. « Le défi reste de rencontrer l’autre pour lui-même avec une délicatesse non intrusive », comme le dirait Gaelle Fiasse (2016). Quand on est à l’écoute, pleinement en soi, et qu’on se laisse toucher par l’autre, les rôles disparaissent. Je suis elle et elle est moi. Il s’agit d’une forme de mobilisation pour atténuer les frontières entre les générations et changer la façon de percevoir le rôle et l’apport des personnes âgées à la société. Alors qu’on valorise socialement la vivacité, l’énergie, la jeunesse, l’autonomie, ce projet propose un rapport plus humaniste à la personne âgée. Il est un moyen de s'opposer aux formes de discrimination de l’âgisme ambiant. Une société, c'est l'ensemble de ses membres. Si l’on décide d’en occulter une partie, on occulte en même temps une partie de soi-même. Le vieillissement est en nous tous. C’est un spectre de notre existence. Nous avons en nous la jeunesse et la vieillesse. Ce projet favorise un décloisonnement intergénérationnel. Il fait du bien en nous permettant « d’être autrement », à travers des spectres de nous si peu sollicités. Cette rencontre avec l’autre ouvre le champ de notre regard et nous permet d’être différent, d’accueillir et de nous transformer.

Lors de nos rencontres en octobre dernier, vous aviez imaginé poser des premiers pas, des premiers gestes. Pouvez-vous nous les rappeler? Pouvez-vous nous dire ce qui est arrivé quand vous les avez posés?

À mon sens, les premiers gestes doivent avoir lieu dans l'environnement immédiat. Trop souvent, nous relayons à des spécialistes toute forme de fragilité, et nous perdons la confiance de prendre charge des différents aspects de la vie à bras le corps. Pourtant, le plus grand travail peut être fait là, justement, auprès de soi. Les premiers gestes pour moi sont donc d'inclure dans mon champ de conscience et d'attention les personnes âgées autour de moi. Grands-parents, voisins, amis. Les appeler, partager, s'entre aider... Je me rends compte que cela entre facilement en conflit avec la façon dont nous avons construit notre vie active. Le temps à consacrer au travail et aux activités productives prend tellement d'espace, et demeure, toujours la priorité dans notre façon collective de le considérer. Alors, il faut trouver des fissures, des interstices, et transformer notre rapport à nos priorités et à la façon dont on organise nos engagements pour laisser de la place à l'être ensemble et à ce qui a besoin de notre attention dans l'instant.

Si, dans les prochains mois, on vous donnait le temps, l’énergie et les ressources nécessaires pour mettre sur pied un (nouveau?) projet ayant pour cœur nos questions communes, quel serait-il?

Ce serait définitivement un projet de réflexion sur la façon dont on organise notre temps et nos engagements pour créer de l'espace pour apprendre à s'occuper de soi et des autres (avoir un jardin, faire du pain, s'occuper de sa santé et de celle des autres, apprendre sur les différents enjeux de santé, apprendre à coudre, s'occuper de son lieu de vie et le recréer selon les étapes de nos vies). En gros, apprendre ensemble et s'aider à pouvoir s'occuper soi-même de son alimentation et de ses besoins pour être un peu plus au coeur de nos processus vivants, de nos besoins et apprivoiser l'entraide et l'interdépendance.

D’après vos expériences et vos expertises, où se trouve la vitalité, la curiosité, la force d’agir face aux réalités du vieillissement?

D'après mes 6 années comme artiste en CHSLD, à mon sens la vitalité se trouve là où on donne pleinement la place à la façon dont la vitalité veut s'exprimer ce jour là. En général, elle diminue quand on croit qu'elle devrait être autrement, comme avant, plus comme ci ou moins comme ça. On gagnerait beaucoup à découvrir de nouvelles formes de vitalité et à travailler avec ce qui est là plutôt que de valoriser autre chose que ce qui est.